16 avril 2005
Il y a cinquante ans ...
Le 16 IV 1955
Cher Monsieur,
Que diriez-vous d’« ordinateur » ? C’est un mot correctement formé,
qui se trouve même dans le Littré comme adjectif désignant Dieu qui met
de l’ordre dans le monde. Un mot de ce genre a l’avantage de donner
aisément un verbe « ordiner », un nom d’action « ordination ».
L’inconvénient est que « ordination » désigne une cérémonie religieuse
; mais les deux champs de signification (religion et comptabilité) sont
si éloignés et la cérémonie d’ordination connue, je crois, de si peu de
personnes[1] que l’inconvénient est peut-être mineur. D’ailleurs votre
machine serait « ordinateur » (et non ordination) et ce mot est tout à
fait sorti de l’usage théologique. « Systémateur » serait un
néologisme, mais qui ne me paraît pas offensant ; il permet «
systématisé » ; - mais « système » ne me semble guère utilisable[2] - «
combinateur » a l’inconvénient du sens péjoratif de « combine » ; «
combiner » est usuel donc peu capable de devenir technique ; «
combination » ne me paraît guère viable à cause de la proximité de «
combinaison ». Mais les Allemands ont bien leurs « combinats » (sorte
de trusts, je crois), si bien que le mot aurait peut-être des
possibilités autres que celles qu’évoque « combine ».
« Congesteur », « digesteur » évoquent trop « congestion » et «
digestion ». « Synthétiseur » ne me paraît pas un mot assez neuf pour
designer un objet spécifique, déterminé comme votre machine [3].
En relisant les brochures que vous m’avez données, je vois que
plusieurs de vos appareils sont désignés par des noms d’agent féminins
(trieuse, tabulatrice). « Ordinatrice » serait parfaitement possible et
aurait même l’avantage de séparer plus encore votre machine du
vocabulaire de la théologie.
Il y a possibilité aussi d’ajouter à un nom d’agent un complément : «
ordinatrice d’éléments complexes » ou un élément de composition, par
ex. : « sélecto-systémateur ». - « Sélecto-ordinateur » a
l’inconvénient de 2 « o » en hiatus, comme « électro-ordinatrice »[4].
Il me semble que je pencherais pour « ordinatrice électronique ». Je
souhaite que ces suggestions stimulent, orientent vos propres facultés
d’invention. N’hésitez pas à me donner un coup de téléphone si vous
avez une idée qui vous paraisse requérir l’avis d’un philologue.
Vôtre
J. Perret
Notes (de môa, et de mauvaise foi ...):
[1] C'est ça, prends-nous pour des abrutis !
[2] D'ailleurs, qui parlerait d'un système, au lieu d'un système d'exploitation, hein ?
[3] C'est ça, c'est ça ... Vaut mieux parler d'orgue électronique, alors ????
[4] C'est vrai, ça ... D'ailleurs, "micro-ordinateur", ça n'a jamais pris !
Voici ce que répondit Jacques Perret, éminent latiniste, à son ancien élève François Girard, responsable du service promotion générale publicité d'IBM France, dans une lettre datée du 16 avril 1955. IBM France retint "ordinateur" et chercha à le protéger comme une marque. Mais le mot fut rapidement adopté par les utilisateurs, et la compagnie décida en 1965 d'en abandonner l'usage exclusif : "ordinateur" devint ainsi un nom commun, et la machine fut, par la suite, élevée au rang de divinité ...
Remarquons que, contrairement à nos voisins italiens ou allemands
par exemple, nous disposons des mots bien français (oui Môssieur !)
pour désigner les objets informatiques : ordinateur, donc, mais aussi
logiciel, souris, courriel (merci le Québec !), (hyper)lien, bureau,
mot de passe, fichier, entrée/sortie (pour input/output) ...
Même si on utilise
par ailleurs un scanner, et qu'on clique pour surfer sur le net ou sur
le web (mais certains utilisent le réseau, voire le pangéoréticule
s'ils sont xyloglottophones).